Chronique d’une sortie de collège…

Humour satirique :  La grande mutation! De la parole… au pouce!


Par Alain Mouginet 

Ancien éditeur, résident du Bassin


27/09/26


Je ne sais pas vous, mais moi il m’arrive d’attendre – sagement dans la voiture – ma petite-fille à la sortie du collège, ce qui me donne l’occasion d’assister à un spectacle bien curieux.

Me vient alors à l’esprit cette gravure représentant les Bourgeois de Calais, avançant avec humilité vers leur bourreau, têtes baissées, tenant à pleines mains la corde qui devait les pendre. Sauf que là, les acteurs semblent se raccrocher à ce qu’ils ont de plus précieux : leur téléphone !


Il fut un temps, pas si lointain – mais déjà considéré par ma progéniture comme la fin du Crétacé – où la sortie du collège s’apparentait à une explosion de vie. A peine la sonnerie retentissait-elle que les élèves se répandaient dans les rues comme une nuée de moineaux surexcités.

Ça riait, ça criait, ça chahutait, ça se racontait la dernière blague douteuse entendue en permanence, ça rejouait le match de foot de la récréation avec une objectivité toute relative. Les plus audacieux se lançaient même dans des débats philosophiques du genre : « Qui gagnerait entre un requin et un gorille ? ».

Le trottoir était un théâtre où chacun avait quelque chose à dire, souvent sans importance, mais avec une énergie admirable. Les lourds sacs en cuir traînaient au rythme des conversations et les kilomètres semblaient se parcourir tout seuls. Ce moment de partage était aussi foutraque que joyeux.


Sortie des classes : une procession silencieuse intrigue les anthropologues

Puis survint la grande transformation. Aujourd’hui, lorsque les portes du collège s’ouvrent, on assiste à une étrange cérémonie…

Une colonne silencieuse émerge du bâtiment d’où les jeunes avancent lentement, le regard incliné à quarante-cinq degrés vers le bas, comme si une divinité invisible avait élu domicile dans leurs paumes. Le téléphone est devenu leur guide spirituel. Ils marchent en groupe, certes, mais sans véritablement être ensemble.



Emile Zola officiellement remplacé par des vidéos de quinze secondes

Des amis côte à côte peuvent parcourir le chemin sans échanger un mot. A première vue, on pourrait croire à une expérience scientifique sur la télépathie, en fait, chacun consulte simplement sa propre vidéo de quinze secondes.

Les conversations ont, elles aussi évolué. Jadis, un collégien racontait une histoire entière avec un début, un milieu et une fin.


Aujourd’hui, il tend son téléphone à son camarade et prononce la phrase la plus utilisée de sa génération :

— Wesh, regarde.

Le camarade regarde.

— Ah ouais, la dinguerie ! la génance !

Fin de l’échange.


Emile Zola aurait probablement eu du mal à bâtir son cycle romanesque – Les Rougon-Macquart – sur un tel modèle narratif. Vous me direz que c’est l’évolution de la langue, ou plutôt comme la dénomme si finement l’Education nationale « Une prospective positive modernisée d’un mode de communication oral »… Ceci explique sans doute cela !

Le phénomène atteint parfois des sommets étonnants. Certains élèves traversent des carrefours, évitent des poteaux, montent dans un bus et retrouvent leur domicile les yeux rivés sur leur écran.


Ce qui est fascinant, c’est qu’ils connaissent avec une précision remarquable les habitudes alimentaires d’un influenceur vivant à huit mille kilomètres de chez eux, mais sont par contre complètement déconnectés du camarade qui marche à trente centimètres de leur épaule.

On tient peut-être là une nouvelle étape de l’évolution humaine : Homo Smartphoneus. Les chercheurs devraient sérieusement étudier cette capacité.

Son anatomie est d’ailleurs déjà bien documentée : tête inclinée vers l’avant, pouce hypertrophié, réflexe conditionné consistant à vérifier son écran toutes les dix-sept secondes.


Le bavardage adolescent classé au patrimoine mondial des souvenirs

Un jour, peut-être, la mode changera. Les Smartphones sembleront aussi dépassés que les baladeurs à cassette. Les collégiens redécouvriront le plaisir de discuter en marchant, de raconter des bêtises et d’inventer des théories improbables sur les requins et les gorilles.

En attendant, à la sortie des collèges, le spectacle continue. Une procession silencieuse avance lentement dans la rue. Des dizaines de regards fixent des écrans lumineux.

Finalement, on dirait un film de zombies. A une différence près : les zombies, eux, lèvent parfois les yeux sur leur environnement.


Alain Mouginet


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