10 mai: quand Bordeaux commerçait les esclaves

Le 10 mai, une journée à la mémoire de la traite des humains, de l’esclavage et de leur abolition. Entre 1672 et 1837, 508 expéditions négrières ont été menées par des armateurs Bordelais…


10/05/22


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Le 10 mai reste une date à part dans l’histoire de France : celle de l’accession de François Mitterrand au pouvoir, d’une tentative de nouvelle politique et de la libération des ondes. Une journée de liesse pour certains, de cauchemar pour d’autres…


Mais elle ne saurait faire oublier un autre 10 mai , qui commémore l’adoption de la loi tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité du 21 mai 2001, aussi appelée « loi Taubira » du nom de l’ancienne ministre de la justice. 



Notre pays est le seul à ce jour, a avoir déclaré la traite négrière et l’esclavage de “crime contre l’humanité“ et avoir décrété une journée nationale de commémoration.



Rétablir l’histoire dans les manuels scolaires

Par cette loi, la République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l’océan Indien d’une part, et l’esclavage d’autre part, perpétrés à partir du XVe siècle, aux Amériques, aux Caraïbes et dans l’océan Indien contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l’humanité.

De même, elle prévoit qu’une place conséquente soit accordée à la traite négrière et à l’esclavage dans les programmes scolaires ainsi que dans les programmes de recherche en sciences humaines et en histoire.

Et dans la région, ce n’est pas complétement inutile…



Bordeaux, ville négrière

508 expéditions de traite ont été organisées par des armateurs bordelais, sur la période qui s’étend de 1672 à 1837. Parmi elles, 480 expéditions s’élancent de Bordeaux (les 28 autres appareillent depuis d’autres ports français), représentant 11,4 % des expéditions négrières françaises.

Elle concerne la déportation, entre 1672 et 1837, de près de 150 000 esclaves noirs, organisée à des fins économiques. La ville se place en troisième position des ports français, derrière Nantes (41,3 %) et La Rochelle (33,5 %).

Les capitaines négriers embarquent principalement les captifs sur les rivages du Ghana, Togo, Bénin et Nigéria, au Congo, en Angola et au Mozambique. Les esclaves sont majoritairement débarqués dans les possessions françaises en Amérique (85 %) et notamment à Saint-Domingue (70 %).



La traite triangulaire et le commerce en droiture

Le livre « Bordeaux au XVIIIe siècle. Le commerce atlantique et l’esclavage » par François Hubert, Christian Block, Jacques de Cauna, explique que « De la fin du XVIIe siècle au milieu du XIXe siècle, entre 5 000 et 6 000 noirs passent par le port de Bordeaux, et y séjournent de quelques jours à des vies entières. Le plus souvent il s’agit d’esclaves qui suivent leurs maîtres, ou qui sont envoyés en métropole apprendre un métier qualifié (perruquier, cuisinier), avant leur retour forcé aux Antilles.

Ceux-ci pratiquent principalement le commerce en ligne directe avec les Antilles, appelé « commerce en droiture ». Ce commerce est beaucoup moins risqué que les voyages « circuiteux » ou triangulaires fondés sur la Traite des Noirs. (…).

Sur l’ensemble du siècle, le commerce en droiture représente plus de 95% du commerce colonial bordelais. Ce n’est donc pas tant la Traite des Noirs qui enrichit Bordeaux que le commerce de denrées coloniales produites par les esclaves. (…).


Bordeaux a donc plus vécu de l’esclavage que de la Traite des Noirs proprement dite, ce qui n’est pas plus moral. L’essentiel du commerce bordelais se fait avec la grande île de Saint Domingue qui est, à la fin du XVIIIème siècle, cinq fois plus peuplée et produit sept fois plus que chacune des autres îles des Antilles françaises. (…).

Saint-Domingue entretient des liens privilégiés avec l’Aquitaine, qui lui a fourni le plus de migrants : bon nombre de planteurs qui possèdent des esclaves sont originaires de la région. L’île accapare alors plus de 75% du commerce colonial de Bordeaux et attire huit passagers sur dix. Elle est le pôle d’un trafic annuel de 550 à 600 navires. (…). »


Le 27 avril 1848, suite au décret de Victor Schoelcher, l’esclavage est définitivement aboli en France et dans ses colonies.



Le devoir de mémoire au musée d’Aquitaine de Bordeaux, et par la Préfecture

Un vaste espace de trois salles permanentes du Musée d’Aquitaine, inauguré le 10 mai 2009, est consacré au rôle joué par Bordeaux dans la traite négrière. La muséographie illustre les conditions de transport et de vie des esclaves africains, et présente aux visiteurs des documents qui témoignent de l’implication des armateurs bordelais.



Fabienne Buccio, préfète de la région Nouvelle-Aquitaine et de la Gironde présidera la cérémonie de commémoration des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions, ce mardi 10 mai 2022 à 17h30, Quai des Chartrons à Bordeaux, devant la statue de Modeste Testas


Une esclave affranchie


Modeste Testas (1765-1870) est une Africaine née vers 1765, soumise en esclavage, achetée par des négociants bordelais, déportée dans une plantation de Saint-Domingue, puis affranchie à la mort de son propriétaire à Philadelphie en 1795.

Elle meurt en 1870 à l’âge supposé de 105 ans sur les terres d’Haïti que son ancien maître lui a léguées. Bordeaux retient comme un symbole fort la figure de cette femme, esclave, déportée à Saint-Domingue puis affranchie, qui fait le lien entre Bordeaux, l’esclavage et Haïti.


Ce 10 mai est donc une journée de mémoire pour rappeler que l’être humain n’est pas une marchandise. La pédagogie, c’est la répétition, et ça va mieux en le soulignant tous les ans…


IB Pratic : Programme des manifestations (rencontres, conférences, concerts…) organisées autour de la Journée du 10 mai à découvrir ici. Voir aussi le très intéressant site memoire-esclavage-bordeaux.fr


Michel Lenoir

Directeur de publication

Cartes extraites de « Atlas des esclavages, de l’Antiquité à nos jours », Marcel Dorigny, Bernard Gainot, Cartographie Fabrice Le Goff , Editions Autrement, 2017. Illustrations musée d’Aquitaine.





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