Chronique d’un exode boucané…

Humour satirique : Moumoune, Apolline, et le Grand exode…


Par Alain Mouginet 

Ancien éditeur, résident du Bassin


Je ne sais pas vous, mais moi j’ai le sentiment que l’humanité adore les catastrophes. Pas celles qu’elle subit, celles qu’elle raconte. Une catastrophe qui n’a pas trouvé son narrateur est un simple fait divers. Donnez-lui une vieille tante nonagénaire, trois générations de descendants captifs et une voiture immobilisée dans un gigantesque embouteillage, vous obtenez une épopée.


Ainsi, comme la majorité des habitants du Bassin d’Arcachon, nous avons reçu l’ordre d’évacuation. Le mot ordre est d’ailleurs assez élégant, il évite une formulation anxiogène du style : si vous restez, vous risquez de finir en merguez bio. Nous avons donc, à la hâte, rassemblé quelques affaires – en oubliant bien sûr l’essentiel – et pressé ma chère tante Apolline de nous accompagner.



Evacuation : comment sortir une vieille dame de son siècle et de la France d’avant…

Cette dernière a cette faculté de refuser obstinément le présent, il est trop moderne, trop rapide, trop compliqué. Elle préfère les souvenirs parce qu’ils ont la délicatesse de devenir immuables. Apolline vivait dans un pays où le beurre avait du goût, les instituteurs de l’autorité, les tomates du parfum et les enfants du respect.

Ce pays n’existe plus depuis bien longtemps, mais elle en possède la nationalité à vie. Quand nous lui avons annoncé qu’il fallait partir, elle nous a regardés comme si nous décidions de vendre la cathédrale de Chartres pour construire un parking.

-Partir ? Et pourquoi ?

-Parce que la forêt brûle.

-Elle a déjà brûlé.

-Parce que les pompiers évacuent tout le monde.

-Ils sont jeunes.

Argument irréfutable. La jeunesse est toujours suspecte aux yeux de ceux qui ont survécu à tant de gouvernements. Il fallut donc sortir le grand jeu : mon épouse.


L’arme diplomatique de destruction massive : Moumoune

Moumoune possède un talent mystérieux : elle réussit à convaincre des personnes qui, jusqu’alors, n’avaient cédé ni à la logique, ni aux faits, ni à la gravité. Si les Nations-unies avaient une Moumoune, les guerres dureraient un week-end.

Après une négociation dont même les diplomates suisses auraient demandé une pause-café, la vieille dame consentit à monter en voiture, précisant toutefois qu’on faisait tout un cinéma pour trois brindilles qui brûlent. Elle s’assit avec cette dignité des souverains déchus qui pardonnent à leurs sujets d’être médiocres. Nous avons pris la route. Enfin… pris est un grand mot. Nous nous sommes surtout immobilisés dessus.


La nuit avait avalé le paysage.

La fumée avalait la nuit.

Les phares avalaient la batterie.

Et nous, nous avalions notre angoisse.


Le ruban de bitume ressemblait à un gigantesque musée de l’automobile à l’arrêt, dans une fumée si épaisse qu’on avait l’impression de cuire à l’intérieur d’un barbecue géant.

Le GPS totalement dépassé par les événements, répétait avec un calme insultant : « Dans trois cents mètres, faites demi-tour ». Merci Gérard, excellente idée ce retour vers les flammes. A ce stade, nous pensions avoir atteint le sommet de l’épreuve.

C’était compter sans Apolline.


Le retour du feuilleton : saison 1940, épisode 847

-Ça me rappelle l’Exode de quarante…

Cette phrase est entrée dans la voiture comme une dette fiscale : on sait qu’elle va durer. Je connaissais déjà l’histoire. Tout le monde la connaissait. A force de l’entendre, j’avais fini par développer des souvenirs personnels de 1940 alors que je n’étais pas né.

Le génie d’Apolline n’est pas de répéter, c’est de croire sincèrement que nous découvrions son récit avec une émotion intacte. Elle nous regardait avec l’enthousiasme d’une conférencière persuadée de révéler le secret des pyramides. Et nous, par instinct de survie, nous hochions la tête. On ne contredit pas quelqu’un qui a survécu à la guerre et fait des conserves pendant soixante ans. Il y a des limites au courage.


L’Exode de 1940 est devenu, grâce à Apolline, le feuilleton le plus long de l’histoire de la télévision française. Les Feux de l’amour paraissent expédiés en comparaison. Chaque nouvelle version apportait son lot de révélations. Une cousine oubliée, le goût des rutabagas, une poule héroïque, Une roue de charrette plus tragique que le Titanic. A force, je soupçonnais les Allemands d’avoir demandé une interruption des hostilités simplement pour ne plus entendre l’histoire.


Au bout d’une heure, j’étais prêt à discuter avec un sanglier si cela permettait d’interrompre le récit. Deux heures après, j’ai compris. Les incendies ne menaçaient pas seulement les forêts. Ils réveillaient chez certains un pyromane du souvenir. Chaque flamme appelait une anecdote, chaque kilomètre un nouveau détail, chaque bouchon une nouvelle digression. Le passé est un meuble étrange : plus il est ancien, plus il encombre le salon.


Moralité : même le feu finit par abandonner

Lorsque nous sommes enfin arrivés en Périgord, le soleil se levait. Nous étions gris de cendres, rouges de fatigue, noirs d’humour, les jambes en coton et les neurones en pitoyable état. La famille nous accueillit avec des embrassades, du café fumant et des croissants. Apolline, regardant tout ce petit monde, déclara avec la satisfaction de celle qui a traversé toutes les catastrophes du siècle :

-Vous savez… ça me rappelle quand nous sommes partis en quarante…

J’ai alors compris une vérité essentielle : les incendies, ça finit toujours par s’éteindre, les embouteillages par se résorber.
Mais les souvenirs d’Apolline, eux, sont classés monument historique!


Alain Mouginet


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