Humour satirique : Petit Lexique de la Modernitude (Lettre P)

Esprit satirique hebdo : Les joies du vocabulaire de la Modernitude (cette semaine, Lettre P)


26/08/20


En exclusivité, InfoBassin va vous délivrer toutes les semaines, un cadeau de deux auteurs pour vous rendre le sourire dans cette période tristounette.  Des extraits choisis du livre « Petit lexique de la modernitude », un bijou d’humour satirique, révélateur de certains travers de notre société, en phase totale avec l’esprit satirique d’InfoBassin…

Vous pouvez retrouver les épisodes précédents, ici


Papy boom

.Néol. Héros involontaires du baby boom, quand les soldats et les prisonniers revenus chez eux ont repeuplé l’Europe à grande vitesse, les papy boomers ont brûlé en une génération ce que la planète Terre avait consommé depuis l’apparition de la chimie organique.


Tout en dilapidant le pactole des retraites, alors qu’ils basculent doucement dans le grand âge, les papy boomers vont désormais bénéficier des avancées de la science en matière de prolongement de la vie : hanches en titane, implants dentaires en céramique, tuyauterie en téflon, pilules nano-téléguidées… Enfin, ces égoïstes, toujours en voyage autour du monde afin d’accélérer sa disparition, n’ont même pas le temps de garder leurs petits-enfants !


Patate (chaude). *

Anton. « Refiler la patate chaude à » : « se débarrasser, se défausser d’une situation encombrante ». Utilisé à tout propos par des journalistes en panne d’imagination. Combinée à deux sigles précédés de « en clair », tutoie l’amphigouri :  « En clair, l’IAAF a refilé la patate chaude au CIO » (à propos de l’exclusion de la Russie lors des JO de Rio). Dans la claire volonté d’évitement, « patate chaude » « mistigri » et « bébé » sont interchangeables. Il convient d’y ajouter le remarquable et sportif touche* (botter en).


People.

modernitude audignon pression ib Angl. Le mot people a ceci de remarquable qu’en anglais il désigne « les gens », « les habitants », « le peuple », « la famille », mais aucunement ce qu’il exprime en français, à savoir : des célébrités, des gens-connus. Un idiot de vingt-cinq ans et une nouille du même tonneau qui participent à une émission de téléréalité deviennent des people dans la soirée. Pour quelques mois, certes, et leur vie se terminera en suicide après qu’ils auront pris chacun soixante kilos et sniffé des tombereaux de cocaïne.


Mais quand même. La téléréalité envahissant les écrans du monde entier, les gens-connus seront bientôt aussi nombreux sur terre que les imbéciles (à moins qu’il ne s’agisse des mêmes).  « Ma prédiction des années soixante s’est réalisée : à l’avenir tout le monde sera célèbre pendant quinze minutes. » (Andy Warhol.) Si cela pouvait ne durer que quinze minutes… Voir : Pipolisation.


Pervers narcissique.

Psych. À ne pas confondre avec le pervers sexuel ou le pervers polymorphe. Le pervers narcissique souffre d’un déficit d’empathie sociale ou personnelle. Son intelligence aiguë, son charme ravageur en font un manipulateur redoutable, difficile à déboulonner. Vous êtes en conflit avec votre supérieur hiérarchique ? C’est un pervers narcissique ! De même que le contrôleur fiscal qui a redressé à quatre-vingt-dix degrés votre feuille d’imposition, voire la gendarmette qui vous a flashé à cent vingt sur un chemin vicinal.


Pipolisation.

Néol., angl., médias. Sorte d’accélérateur de notoriété. Cette dernière est censée croître en proportion des mérites de la personne ; grâce à la pipolisation, des individus dénués de tout intérêt, voire franchement antipathiques, parfois d’une incompétence avérée, se retrouvent sur le devant de la scène médiatique où ils se pavanent en compagnie de leur dernière maîtresse, du petit Afghan sauvé des décombres, d’une star de la téléréalité. Les sondages, effet secondaire de cette maladie, oscillent en fonction d’une pipolisation réussie ou ratée. Bonne nouvelle pour les joueurs de scrabble : le mot est admis. Voir : People.


Pitch.

Angl., cult. En français vieux jeu : « argument », « accroche ». Le pitch est tellement in qu’on le retrouve au menu d’une session de formation à destination de futurs écrivains bankables* : « L’art du pitch ; défendre un projet littéraire. » À la rescousse, Proust (« La madeleine dans tous ses états : un amour de petit Swann »), Zola (« Pas ronchons pour un sou, les Rougon-Macquart »), Balzac (« Le Lys dans la vallée ? une idylle so glamour ») !


Prequel ou préquelle.

Angl., télé. À la fin du dixième épisode de Totor (« L’ultime vengeance de Totor »), le héros, âgé de quatre-vingt-dix ans, a décidé de prendre sa retraite – ainsi que l’acteur, de moins en moins crédible avec son déambulateur et son respirateur. Seulement, comme Totor est bankable*, les producteurs inventent une jeunesse au héros : « Totor, l’origine », où l’on comprend son aversion pour les nougats et pourquoi Ivan est devenu l’ennemi juré de Totor. Si le prequel a du succès, après « Totor, l’origine », vous aurez droit à : « Totor, terreur du CP », « Totor, la tornade du collège », « Totor, la première fille » et « Totor rate le bac ». On peut même imaginer un prequel de prequel, où apparaîtrait le papa de Totor, mystérieusement tombé d’un train par une nuit d’hiver.


Pression

Se manifeste souvent chez les sportifs. Il ne s’agit pas de pression artérielle, ni de pression atmosphérique, non plus que du demi recherché par l’amateur de malt et de houblon fermentés. On pourrait traduire la locution « on a la pression » par « on est tendus ». S’exerce-t-elle sur la psyché, cette pression ? Sur le corps ? Les deux ? D’après de nombreux témoignages, elle affecte surtout une sorte d’organe spécifique aux rois de l’effort : le mental*.


(Chez le footballeur professionnel, le mental est situé dans la partie haute de l’enveloppe corporelle, alors que les comptes bancaires et leurs paradis fiscaux sont généralement dans la partie basse.) Les individus ayant un gros mental sont moins sujets à la pression, cela va de soi.  « La pression est sur nous », déclare un footballeur strasbourgeois aux Dernières Nouvelles d’Alsace. On tremble : la pression aurait-elle quelque chose de magique, de paranormal ? Viendrait-elle d’ailleurs ? « En fait, on s’est mis la pression nous-mêmes », enchaîne le même joueur. Nous voilà rassurés.

Cette locution à succès s’étend aujourd’hui à d’autres milieux : artistes, patrons, politiques… Nous-mêmes, rédigeant cette humble notice…


Problématique(s).

Cas tout à fait exemplaire de mise au pluriel* (MAP). Un problème social, des ennuis avec les syndicats ? Vous qui êtes au pouvoir, faites-en des problématiques sociétales. Le combat est à moitié gagné. Plus généralement, donne du bouffant à une phrase anodine : « Quel est votre film de chevet ? – La Boum. Enfin un film qui traitait de mes problématiques de l’époque. » (Un acteur débutant, Elle, décembre 2004.) Gageons que le garçon avait de l’acné, et un problème de timidité avec les filles…



A suivre…


NDLR : Les mots en gras avec une étoile sont tous développés dans le livre

audignon modernitude


Vous trouverez d’autres définitions, en intégralité, dans le Petit lexique de la modernitude, de Jean-Marie Audignon et Pierre Laurendeau, Dessins / Signalétique de Michel Guérard. Ginkgo Editeur, collection L’ange du bizarre. 183 pages. 9€. 13cm X 19cm. A commander en librairie, ou sur internet ici ou


-Jean-Marie Audignon habite à Gujan-Mestras. Il a exercé bien des métiers, dont celui de correcteur à Sud Ouest, et de collaborateur du très regretté Pierre Desproges. Il fut aussi fournisseur de sketches pour la série « Merci Bernard » de Jean-Michel Ribes.


Pierre Laurendeau est un spécialiste de la langue française, il a écrit deux ouvrages sur le sujet, collaboré au Nouvel Observateur et codirigé un dictionnaire des difficultés. Plusieurs de ses textes ont été adaptés au théâtre.


Michel Guérard a illustré le livre avec une signalétique toute particulière…


IB


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