Humour satirique : Petit Lexique de la Modernitude (Lettre S)

Esprit satirique hebdo : Les joies du vocabulaire de la Modernitude (cette semaine, Lettre S)


1/10/20


En exclusivité, InfoBassin vous délivre toutes les semaines, un cadeau de deux auteurs pour vous rendre le sourire dans cette période tristounette.  Des extraits choisis du livre « Petit lexique de la modernitude », un bijou d’humour satirique, révélateur de certains travers de notre société, en phase totale avec l’esprit satirique d’InfoBassin…

Vous pouvez retrouver les épisodes précédents, ici


Sachant. 

modernitude lettre S sachantNouvelle dénomination pour « enseignant ». Le sachant transmet ses connaissances à des apprenants* dans un cadre formel (salle de formation, tutorat, e-learning, etc.). Fait florès dans les milieux où l’on pense la pédagogie de façon scientifique. Le sachant forme, avec l’apprenant, le binôme sur lequel repose le gloubi-boulga psycho-éducatif.


Pour résumer de manière à peine caricaturale, l’étude structuraliste et l’analyse linguistique, notamment, précèdent la lecture d’un texte et sa simple compréhension. Prose ou vers, rien n’y échappe.

Le « je » devient « locuteur s’impliquant dans l’énoncé », Le narrateur peut être « interne », « externe », « omniscient » (pauvre Proust !) ; il peut par ailleurs être « véridique » ou « incertain » (on commence à s’inquiéter).

Citons le ballon, qui accède au statut de « référentiel bondissant », et il sera temps de tirer la chasse.


Savoir-faire (des).

Exemple de mise au pluriel* (MAP). Qu’apporte ici le pluriel, sinon un effet d’emphase multiplicative qui morcelle un noble concept ? Il est peut-être rassurant pour certains de penser qu’une multitude de savoir-faire au sein d’une marque de taille internationale est économiquement plus vendeur que le savoir-faire d’une vieille entreprise.  « Démonstration magistrale des savoir-faire de la maison Chanel. » (L’Obs, 11/12/2014.) Lexicalement, la mondialisation est passée par là.


Selfie.

Angl. Équivalent français : « autoportrait photographique ». Que vous soyez au fin fond de la Patagonie ou chez Bocuse, vous n’échapperez pas aux maniaques du selfie, qui bombardent les réseaux sociaux de leurs jolis minois ou de leurs gueules de bois. Les paysages les plus sublimes, les anniversaires de mamie, la Joconde, la pose d’un appareil dentaire méritent tous un selfie.

La perche à selfie, accessoire indispensable, permet de prendre du recul et tous les risques : un homme est mort foudroyé en juillet 2016, sa perche ayant fonctionné comme un paratonnerre à l’envers.


Souci (no).

Ou « pas de souci ». Se prononce parfois à l’angliche : « No souçaïe ». Signale l’équanimité du locuteur, parfois l’absence totale du moindre début d’idée quant à la discussion en cours. « Pas de problème, man, je gère, no souçaïe. Ça va l’faire. »


Spin doctor.

Angl., pol. Ne cherchez pas dans le dictionnaire médical de quelle pathologie s’occupe ce docteur, sauf peut-être le vertige qui peut saisir le futur électeur face à son candidat chéri entouré de ses spin doctors. Ces communicants-gourous de la génération 2.0* des politiciens savent leur trousser des éléments de langage*, un storytelling* convaincant, voire un programme ambitieux, du genre : « Moi, président… » Comme, de toute façon, les promesses n’engagent que les naïfs qui les écoutent, les spin doctors versent dans l’entonnoir à illusions des tonnes de lendemains radieux qui éclaireront le monde de sept heures à vingt-deux heures (heure d’été).


Spin off.

Angl., télé. En français : « série dérivée ». Quand une série télévisée a du succès (par exemple, « Je tue mon beau-père »), si on ne peut pas en faire une suite (dans notre exemple, au bout de trente-cinq épisodes, le beau-père est totalement mort), on crée des dérivés : « Je tue ma belle-mère », « Je tue mon beau-frère », « Je tue ma belle-sœur ». Avec les familles recomposées, c’est le jackpot assuré. On ne confondra pas spin off et prequel*.


Spot.

Angl. Ce minuscule point sur la carte des mots envahit l’espace linguistique, du « spot publicitaire » qui sature télévision et cinéma aux « spots » pour surfeur ou grimpeur addicts*. Sur le site ariegepyrenees.com : « Plusieurs spots s’offrent à vous pour pratiquer l’escalade en Ariège Pyrénées. » Ça sonne tout de même mieux que « falaise » ou « paroi », qui sentent le vieux knickers moisi.


Storytelling.

Angl., pol., éco. Plutôt que d’assommer de discours barbants son auditoire, l’homme politique affûté, le chef d’entreprise à la pointe de la communication ou le vendeur astucieux lui serviront du storytelling : une belle histoire genre conte de fées, avec petit enfant (lui, ou elle) élevé dans une masure qui, à la force du frêle poignet, grâce à sa persévérance et à son intelligence aiguë, parvient à construire un empire économique, une citadelle du pouvoir, ou plus modestement un magasin de prêt-à-porter. Le storytelling est généralement préparé, en arrière-cuisine, par un spin doctor*.  « Vous savez, quand j’étais petit, j’accompagnais ma maman dans sa distribution de pain rassis aux sans-dents. » (Un président normal.) « Quand j’étais jeune avocat à Arras, j’étais contre la peine de mort. » (Robespierre.)


Supporter.

Angl., sport. Français de base : « endurer », « tolérer ». Jargon moderne : « soutenir », « encourager. » La phrase « Quand je pense que j’ai supporté Martine pendant dix ans ! » peut s’entendre : 1. comme la lassitude conjugale du mari de Martine (sens habituel) ; 2. comme la déception d’un supporteur* de la même Martine, qui vient de terminer 118e et bonne dernière d’une course régionale pourtant à sa portée (jargon).


Supporteur.

Cour., sport. Individu neuroplégique et bruyant. Braille invariablement son désir de voir les arbitres pratiquer la défécation ou la sodomie passive. Sa localisation géographique est son viatique (« Nous sommes les Parisiens ! », « Nous sommes les Bordelais ! »…). N’aime rien tant que boire de la bière, se bastonner avec les supporteurs d’autres équipes, pratiquer l’injure raciste envers des joueurs… Version musclée et beuglante du follower*.


A suivre…


NDLR : Les mots en gras avec une étoile sont tous développés dans le livre

audignon modernitude


Vous trouverez d’autres définitions, en intégralité, dans le Petit lexique de la modernitude, de Jean-Marie Audignon et Pierre Laurendeau, Dessins / Signalétique de Michel Guérard. Ginkgo Editeur, collection L’ange du bizarre. 183 pages. 9€. 13cm X 19cm. A commander en librairie, ou sur internet ici ou


-Jean-Marie Audignon habite à Gujan-Mestras. Il a exercé bien des métiers, dont celui de correcteur à Sud Ouest, et de collaborateur du très regretté Pierre Desproges. Il fut aussi fournisseur de sketches pour la série « Merci Bernard » de Jean-Michel Ribes.


Pierre Laurendeau est un spécialiste de la langue française, il a écrit deux ouvrages sur le sujet, collaboré au Nouvel Observateur et codirigé un dictionnaire des difficultés. Plusieurs de ses textes ont été adaptés au théâtre.


Michel Guérard a illustré le livre avec une signalétique toute particulière…


IB


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