Histoire : L’execution de François de Belcier, seigneur d’Arès (2/2)

La suite de l’histoire funeste de Belcier, noble raccourci ! 


2ème partie, par Jean Dumas, de la SHAAPB


Les membres de la Société Historique et Archéologique d’Arcachon et du Pays de Buch (SHAAPB) racontent fort bien l’histoire du bassin d’Arcachon. Ils éditent une revue régulière à laquelle vous pouvez vous abonner. C’est passionnant, et nous leur ouvrons volontiers nos colonnes…

Ces deux dernières semaines, les hasards facétieux de l’actualité et de notre calendrier de publication mettent en parallèle la colère sourde qui s’exprime un peu partout dans notre pays aujourd’hui, et celle des années 1789 / 1794.

L’Histoire, éternel recommencement ? 

Michel Lenoir, Directeur de Publication


Lire le 1er épisode, ici


L’histoire de l’exécution capitale du Seigneur d’Arès

Le prisonnier avait confiance. Il pensait qu’on allait le libérer. On le reconduisit dans sa prison où il souf­frait cruellement, excitant la pitié autour de lui. Pendant plus d’un mois, les enquêtes se succédaient pour contrôler un interrogatoire trop favo­rable à l’accusé.

Le citoyen juge Coste s’adressait d’abord à Salles-de-Castillon d’où le maire Pradeau répondait le 10 germinal, an II (30 mars 1794) : “Belcier-Crain s’est tou­jours comporté en bon et loyal citoyen. Il a secouru les pauvres nécessiteux, il a fait des dons à nos frères d’armes… il a répondu à la confiance de notre commune dans sa place de notable où il fut appelé par la voix publique… il a donné dans toutes les occasions des preuves non équivoques de son patriotisme par son entière soumission aux lois…”

Avaient signé avec le maire, l’agent national Lateyron (c’était important), le commandant de la Garde Penaud et tous les officiers municipaux.


Nouveaux certificats de civisme

Nouvelle enquête à Baron où le maire Barbé et le procureur Nadau certifiaient :

“Le citoyen Belcier pos­sède un bien où il passait quelques jours pendant lesquels il n’a rien fait contre la loi. Il a réservé son blé à la commune alors qu’il pouvait le vendre à grand prix. Il l’a livré à toutes les réquisitions au maximum. Nous n’avons aucun reproche à lui faire. Nous n’avons pas su qu’il ait quitté Bordeaux depuis trente mois”.

Suivaient sept signatures du conseil général de Baron.


Certificat de complaisance suspect

CHATEAU DE CRAIN

Château de Crain, demeure de Belcier

Restait à vérifier ce trop élogieux certificat de civisme que le juge soup­çonnait d’être dû à la complaisance ou d’avoir été acheté à prix d’or : la vénalité régnait en effet à Bordeaux autour du représentant Tallien et de sa jolie maîtresse, marquise de Fontenay.

La section Guillaume Tell, du comité révolutionnaire, à l’unanimité de ses douze membres, affirmait : “le citoyen Belcier-Crain s’est tou­jours comporté en bon et loyal citoyen… Il a obtenu comme les autres très bons républicains sa carte de civisme après n’avoir cessé de donner des preuves de son amour de la patrie, soit par son respect invio­lable de la loi, de la liberté et l’éga­lité, soit par son zèle constant pour la chose publique. Bordeaux, le 13 germinal, an II (2 avril 1794)”.


Si les seuls président et secrétaire avaient paraphé le certificat du 6 fri­maire, cette fois, les douze membres du comité signaient tous.

Certains en rajoutaient : le président Collignan se qualifiait de voisin, indiquant par là sa parfaite connaissance de l’intéressé ; le secrétaire Pellerin notait : “Ayant passé deux fois chez le dit Belcier pour des collectes, il y a tou­jours souscrit…”

Enfin, parmi les si­gnataires figurait Coste aîné, propre frère du juge d’instruction. Que de témoignages favorables !


Ils n’empê­chaient pas de maintenir en prison un aussi bon patriote de plus en plus malade, pris en pitié par ses geôliers qui, à plusieurs reprises, devaient faire appel aux citoyens Lalanne et Ronjan, médecins des prisons, qui attestaient “Avoir visité le citoyen Belcier, ci-devant noble et lui avoir trouvé un engorgement considérable des bourses par la présence des intestins et quantité de sérosité, non réductible… souffrant de douleurs… éprouvant une grande faiblesse qui l’empêche de se tenir longtemps debout…”.


À la date de ce certificat, le 26 ger­minal, An II (15 avril 1794), le vieux prisonnier faisait remettre aux trois juges qui instruisaient son procès un long mémoire où “il exposait que les preuves de civisme qu’il apportait et joignait à la présente pétition le mettaient dans le cas de réclamer un élargissement que sollicitaient encore les infirmités dont il souffrait”.

C’était bien rédigé, dans un style clair et concis. Le vieil homme phy­siquement ruiné conservait sa lucidité d’esprit.


Le gros dossier solidement charpenté fut-il ouvert par les juges du verdict ? On en peut douter, puisque, d’après le terrible décret du 27 mars 1793, le ci-devant Belcier prenait place parmi les aristocrates ennemis de la Révolution et se trou­vait en conséquence mis hors la loi, c’est-à-dire privé de débats, de toute audition de témoins, de toute plaidoi­rie d’avocat.

Il suffisait de constater son identité pour le condamner.


Une audience expéditive

Jugement belcierGerminal s’achevait, Floréal passait sans aucun signe de clémence. Le vieil homme souffrait cruellement de ses infirmités auxquelles les médecins n’apportaient aucun soulagement puisqu’ils les avaient déclarées incu­rables. Prairial survenait en pleine dictature de Robespierre pour qui la Terreur n’était “que justice prompte, sévère, inflexible et donc émanation de la vertu…”


La récente loi du 22 prairial (10 juin 1794) ne visait plus, selon Couthon à punir, mais à anéantir.

Il convenait donc que l’accusateur public de Bordeaux se montrât aussi impitoyable que l’était à Paris, un Fouquier-Thinville qui souhaitait “voir tomber les têtes comme des ardoises par un temps d’orage…”.

C’était en ces temps terribles où redoublait la Terreur que le 4 messidor an II (22 juin 1794), François de Belcier était appelé devant ses juges : le président Lacombe, assisté des citoyens Marguerié, Barreau, Lacroix et Albert.


L’au­dience durait quelques minutes “pour un cru ci-devant noble seigneur d’Ares, âgé de 62 ans, natif de Baron, demeurant à Bordeaux, père de deux émigrés, dénoncé par le comité de surveillance de Libourne et convaincu d’aristocratie et de dilapidation de biens séquestrés”.

Les notes du président saisissantes de laconisme et de mauvaise foi étaient reprises dans le jugement :

“Le tribunal con­vaincu que Belcier a fait dilapider ses biens séquestrés et a enfoui l’argen­terie pour la soustraire à la vigilance des sans-culottes, convaincu qu’il s’est montré l’ennemi dangereux de la Liberté et qu’il a engagé lui-même ses fils à émigrer, convaincu sous tous ces rapports que Belcier doit être rangé dans la classe des aristocrates ennemis de la Révolution,

Ordonne d’après la loi du 27 mars 1793 qu’il subira la peine de mort, tous ses biens confisqués au profit de la République, que le présent juge­ment sera sur-le-champ exécuté sur la place nationale.”


Exécution sur la place nationale

SHAA Belcier place nationale gambettaDeux autres hors-la-loi venaient à la même audience, après justice aussi sommaire, d’être condamnés : Pierre Depere, boutonnier, et Joseph Lamagnère, homme de loi, tous deux de Bordeaux.

La sinistre charrette attendait dans la cour du palais. Après les dernières formalités les deux hommes y montaient. Ils aidaient les gardes à hisser François de Belcier. La charrette roulait vers un échafaud qui ne faisait déjà plus recette.


Et bientôt trois nouvelles têtes tombaient sur une place nationale presque déserte (aujourd’hui place Gambetta).

Les foules amassées aux premières messes rouges de la guillotine se détournaient de ces spectacles trop répétés : 302 exécutions à Bordeaux dont celles de 44 femmes…


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Illustrations SHAAPB


 

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