Histoire : La discorde sévère entre Gujan et Mestras…

Gujan-Mestras


Histoire  : Quand Gujan ne voulait plus de Mestras…

Par la SHAAPB (1/2)


17/07/19


Le Bassin a son histoire. Et les membres de la Société Historique et Archéologique d’Arcachon et du Pays de Buch (SHAAPB) la content fort bien. Ils éditent une revue régulière à laquelle vous pouvez vous abonner. C’est passionnant, et nous leur ouvrons nos colonnes…

Michel Lenoir, Directeur de Publication


Texte de Jean Dazans, mis en forme par Olivier Narp


Depuis 1936, la commune de Gujan-Mestras porte un nom double : c’est la trace administrative d’une querelle entre ces deux quartiers ou « sections », qui a failli entrainer une scission en 1864. Initialement, et depuis sa création à la Révolution française, la commune s’appelait seulement Gujan, du nom du bourg principal.

Néanmoins, les différents quartiers existaient déjà : Mestras à l’est du bourg, Meyran à l’ouest, et La Hume à l’extrême ouest. Ils possédaient chacun leur port comme aujourd’hui, mais étaient alors séparés par de grandes étendues de terres agricoles.


L’idée de la scission entre Gujan et Mestras

Le 13 février 1864, le conseil municipal de Gujan « émet le vœu que la section de Mestras soit érigée en paroisse distincte et séparée, placée sous le patronage de Saint-Michel, qu’elle s’engage àprésenter un local provisoire pour le service du culte et à faire dresser tous plans et devis de l’église et du presbytère de la paroisse nouvelle qui seront édifiés sur l’emplacement qui sera ultérieurement désigné ». On mesure par là que, pour une société encore marquée fortement du sceau de la religion, une commune est d’abord identifiée à une paroisse.

C’était bien le cas pour la future Mestras, puisque les habitants du quartier firent construire une chapelle provisoire (en service dès le mois de septembre de la même année), en attente de l’église définitive. Elle fut utilisée jusqu’en 1897, date à laquelle il fallut la remplacer par la chapelle actuelle, et l’église ne fut jamais construite.


La volonté des Mestrassais

Au premier abord, tout porte à croire que leur volonté domine puisqu’il s’agit de créer la commune de Mestras, surtout quand on sait que les Mestrassais étaient majoritaires dans les rangs du conseil municipal (parmi ses 20 membres, 12 étaient de Mestras et 8 de Gujan). Cette répartition reflétait le déséquilibre démographique entre Mestras, qui comptait 1 456 habitants en 1865, et l’ensemble des autres quartiers qui en comptaient 1 230 (le bourg, Meyran, La Ruade, La Hume). Le maire était alors un Testerin installé comme notaire à Mestras, Pierre-Eugène Dignac, en fonction de 1851 à 1870 etde 1874 à 1878.


Eglise gujan et mestras shaa blondy shpbaCette volonté s’exprime particulièrement bien à travers la querelle « des clochers », ou plutôt ici « des églises », à la fois politique et symbolique. Nous connaissons déjà la détermination des Mestrassais à se doter au plus vite d’un lieu de culte qui leur soit propre et plus proche.

En 1863, le conseil municipal, sous leur influence, avait refusé de financer la restauration de l’église Saint-Maurice du bourg (pourtant, le coût des travaux n’était évalué qu’à 18 000 francs).


En revanche, au cours de la séance du 13 février 1864, il stipule que la section de Mestras « s’engage à faire dresser tous plans et devis de l’église et du presbytère de la paroisse nouvelle », et le 27 septembre 1865, le conseil municipal décide qu’il y a lieu «de construire aux frais de la commune une église et un presbytère pour une dépense totale évaluée à 102 000 francs ».

On relève immédiatement la différence entre les deux montants et les deux attitudes du conseil municipal !


Inutile de dire que les protestations des conseillers municipaux du secteur de Gujan ne se font pas attendre ! De façon inhabituelle, et qui montre bien leur propre volonté de sécession, ils s’adressent directement au préfet de la Gironde dans une lettre du 30 septembre 1865 : « Nous réclamons une séparation immédiate qui laisse à chaque section la disposition de ses ressources et la responsabilité de ses actes. » Ils vont même jusqu’à menacer de donner leur démission. Cette lettre est signée par trois membres de la famille Daney, très ancienne famille de Gujan et représentative du point de vue des Gujanais.



Des sujets de discordes ? Les Bains…

Dès le 27 mars 1864, Pierre Daney avait envoyé un « Mémoire adressé à Monsieur le Préfet de la Gironde par les habitants de la section de Gujan pour être séparés de la section de Mestras ». Pour lui, «la séparation est devenue indispensable à cause de la mésentente qui règne entre les habitants des deux sections ». 

D’ailleurs, celle-ci existerait déjà de fait, et il a même imaginé la limite qui pourrait servir de frontière entre les deux communes : c’est la craste (c’est-à-dire un grand fossé) « Baguiraout», qui se situait à 1’emplacement de l’actuelle allée de Baguiraout longeant la partie Est du magasin Carrefour Market.


La partition repose sur des réalités qu’il souligne : il y a deux écoles primaires (une à Gujan, une à Mestras), deux foires (Pâques à Gujan, Saint-Michel à Mestras), un adjoint au maire spécial pour Gujan et un pour Mestras, deux sociétés musicales distinctes (l’OrphéonSaint-Maurice à Gujan, la fanfare Saint-Michel à Mestras)… Les mésententes s’exprimaient d’ailleurs très souvent par les rivalités entre les deux groupes musicaux !

D’autre part, Daney met en avant des réalités socio-économiques dissemblables : les Gujanais sont agriculteurs et vignerons et les Mestrassais marins et industriels.

II aurait pu ajouter qu’il y avait aussi deux établissements de bains distincts, mais cela le touchait de trop près.


Etablissement bains gujan et mestras shaa blondy shpba

En effet, les bains de mer furent incontestablement une autre pomme de discorde entre Gujanais et Mestrassais, tout du moins entre Daney et son concurrent mestrassais Darman.

Daney, officier de santé, avait créé en 1844 un « Établissement de bains chauds et froids » sur une zone de prés salés au nord du port de Gujan « sur une immense et magnifique plage sablonneuse ».


En 1855, et après bien des vicissitudes financières et administratives, Darman ouvrit un établissement concurrent (les Bains de Mestras), à l’emplacement de l’actuel port du Canal, construit à cet effet. La concurrence n’était pas bien menaçante, les bains de Mestras étant bien plus modestes. Ils ne furent d’ailleurs exploités que pendant 15 ans, contrairement à ceux de Gujan, qui furent fréquentés par un large public durant 70 ans.

Mais cela n’empêcha pas Daney de réagir ; il mit sur pied une habile publicité vantant son établissement et «sa position champêtre et nautique à la fois, si riante et si belle qu’elle plaît au premier abord ; la vue s’étend dans tous les sens : des bois, des champs, des prés, des vignes peu élevées, et le magnifique Bassin d’Arcachon que sillonnent de nombreusesbarques ».


II joua même sur l’argument hygiéniste et thérapeutique, comme Arcachon à la même époque, en vantant les bienfaits « des bains chauds ou tièdes, des bains de sable et du bain d’air, auxiliaire puissant du bain de mer qui convient aux personnes d’une constitution pituiteuse (NDLR: Relative à la sécrétion du nez et des bronches), dont la fibre est molle, inerte et imbibée d’une sérosité abondante ».

Daney exerça également son entregent auprès du préfet de la Gironde, dans une correspondance où il laisse éclater sa rivalité avec Mestras : «La vogue des bains de Gujan a inspiré à la section de Mestras, par jalousie, l’idée de créer une industrie rivale… La plage de Mestras où il a été établi des guérites sur le bord d’un canal boueux, qui n’a pas un atome de sable […].

Il ne va aux bains de Mestras, dont 1’importance est insignifiante, qu’un nombre excessivement restreint de baigneurs, la plage n’y étant pas convenable».


Le rôle du chemin de fer

Chaque établissement de bains était desservi par une gare le long de la ligne Bordeaux-La Teste, ligne en difficulté depuis sa création, et que la Compagnie du Midi des frères Pereire avait reprise en 1853.

Dans ce but, elle souhaitait réaliser des économies d’exploitation en imposant une gare unique pour la commune, et on voit poindre à ce propos l’inquiétude de Daney dans une lettre au préfet en 1857 : « Si la gare était à Mestras, les baigneurs ne viendraient plus à Gujan et notre charmant et pittoresque village, dont l’aspect durant la belle saison est des plus riants et des plus animés, offrirait le spectacle navrant de la misère et d’une profonde tristesse ».

Ici, la lucidité (ou la crainte) a donc laissé place à la propagande…



 A suivre… La semaine prochaine : la bataille de la gare et la guerre des clochers


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