Contre-conte : Le contrôle fiscal de Cendrillon (par C. Daney)

Le contrôle fiscal de Cendrillon : Quand Charles Daney revisite les contes pour enfants…

C’est sûr, vous ne lirez plus les classiques de la même façon, après !


Par Charles Daney, Secrétaire perpétuel de l’Académie du Bassin d’Arcachon


28/04/18


Quand elle ouvrit la porte pour répondre au coup de sonnette impératif qui la tirait du profond sommeil censé réparer les désordres d’une longue nuit, Cendrillon ne s’attendait pas à se trouver en face d’un inspecteur du fisc.

Les gabelous ont toujours inquiété dans les campagnes mais Cendrillon se sentait ce matin là le cœur léger et l’âme sereine.

Sa mère et ses deux sœurs faisant à leur habitude la grasse matinée, c’est elle qui reçut l’étranger en l’installant fort courtoisement devant la grande table de la cuisine.


cendrillon daneyElle lui offrit à boire, ce qu’il refusa. Elle ignorait, ayant toujours été soumise à un état de dépendance, qu’il y avait dans le fait d’offrir à boire un délit de prévarication. L’inspecteur ne tint d’ailleurs aucun compte de cette corruption naïve. Peut-être parce qu’il avait été tenté par le pichet de vin trônant sur la table.

Cendrillon n’est pas inquiète par nature mais le ton renfrogné du contrôleur commençait à la troubler. Elle le fut tout à fait quand il lui demanda tout de go quelles étaient ses ressources.

Elle dut avouer qu’elle n’en avait jamais eu, ayant toujours aidé sa mère et ses sœurs contre une place au coin de l’âtre et une paillasse dans le grenier.


Son cas s’apparentait à celui de milliers de filles non déclarées qui, ne pointant jamais, n’ont jamais été soumises à la limitation des heures légales de travail et ne sauraient se plaindre d’un esclavage familial qui leur évitait toute comptabilité embarrassante.

Ce n’était pas du travail clandestin, puisqu’il se faisait au vu et au su de tout le village. Elle ne recevait aucun salaire et ce travail bénévole ne pouvait en aucune façon être assimilé à du travail au noir.

La police aurait eu fort à faire si elle devait contrôler tous les foyers où des filles seules viennent filer auprès de la cheminée pour profiter de la chaleur expirante des braises!

Celle-ci eut soudain quelques doutes sur la vertu des contrôleurs à moins que ce ne fut sur la sienne, ce qui la fit s’agiter.


– « Pouvait-elle rester seule avec lui?

– « Bien sûr qu’elle ne risquait rien. Enfin, pas ce qu’on croit d’habitude.

– « Non, ce n’était pas la peine de réveiller sa mère.

– « Oui c’était bien elle qu’il voulait voir.

Il la priait bientôt de cesser de tourner comme un toton et de bien vouloir répondre posément – c’est à dire posée sur une chaise. Elle s’assit alors au bout de la table – ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps dans cette maison – pour faire bien attention aux questions qu’on lui posait.

Elle, qu’on n’avait jamais  questionné sur rien se trouvait pour la première fois dans une situation extrêmement délicate. D’autant plus qu’elle ne pouvait à cette heure-là compter sur l’aide de personne.


L’inspecteur voulait savoir ce qui lui permettait le train de vie qu’on lui connaissait depuis quelques jours ou plutôt quelques nuits qu’elle passait aux bals. Il ne cherchait pas précisément à savoir d’où lui venait le carrosse, ni les gens qui la servaient puisqu’on n’en trouvait trace nulle part. Ni même d’où elle sortait ses robes et ses bijoux qu’une visite rapide de son galetas n’avait pas permis de retrouver.

Tout cela pouvait avoir été loué. Étant donné qu’il ne peut y avoir délit sans corps du délit, il ne s’attacherait qu’à la preuve qu’il tenait : cette chaussure dépareillée que le fils du Roi avait ramassée à la sortie du bal au petit matin.


Tout le monde avait pu voir entre les mains du Prince la pantoufle de vair* qu’il avait essayée à toute la population féminine du pays, en commençant par les princesses.

C’était une de ces chaussures qu’on ne trouvait alors que chez les meilleurs bottiers de la capitale ou chez un chausseur italien de rue de la Paix ou du Faubourg Saint-Honoré.

La paire pouvait bien valoir ses dix mille francs ou plus. C’était une de ces pièces de qualité royale auxquelles s’intéresse parfois la justice. Il avait fallu bien des échecs avant que le Prince condescendit à l’essayer aux commerçantes puis aux paysannes et enfin à cette Cendrillon ou Cucendron que l’Inspecteur cuisinait maintenant sans ménagement.

Il réclamait la facture des pantoufles ou du moins l’aveu d’un cadeau qui lui eût permis d’explorer d’autres comptes, en particulier celui des “généreux donateurs”.


Cendrillon avait beau parler de citrouille transformée en carrosse, de souris devenus alezans pommelés ou de lézards controle fiscal cendrillonmutés en valets, il en revenait toujours à ces chaussures dont il voulait établir clairement la provenance délictueuse. Elle répétait ce que tout le monde ressasse depuis que Perrault en a parlé : l’intervention d’une marraine qui aurait été fée et dont la baguette faisait et défaisait les apparences. Une explication qui en valait bien une autre.

Cendrillon ne s’était jamais contredite dans ses déclarations.


Les inspecteurs du fisc, hélas, ne croient pas aux contes de fées. On ne leur a jamais parlé de cette éventualité dans leurs écoles. De plus il se méfiait des marraines et de leurs dons qui ne sont souvent que des héritages déguisés destinés à éviter les droits de succession et sont hautement répréhensibles aux yeux du service de la répression des fraudes en tous genres.

C’est pourquoi il la cuisinait encore quand les deux sœurs, sortant enfin de leur sommeil, descendirent à hauts cris réclamer le petit déjeuner que leur sœur avait l’habitude de leur porter au lit.


Elles voulurent la tancer de ce qu’elle perdait son temps à discuter avec un inconnu – ce qui leur était réservé. Elles s’aperçurent vite que ce n’était pas là un privilège de courtoisie mais un interrogatoire serré et prirent un air pincé pour répondre à l’argousin qui, maintenant, s’acharnait sur elles.

Malgré leur meilleure volonté de desservir la pauvre Cendrillon elles ne purent apporter aucun élément nouveau à cette enquête.


Elles n’avaient aucune connaissance d’un compte à l’étranger, fut-il Suisse ou Luxembourgeois, pas plus que de redevances occultes ni même d’un trafic louche ou d’un blanchiment d’argent sale.

Non qu’elles n’en crussent leur sœur capable : Cendrillon pouvait tout blanchir plus blanc que personne. Même l’argent.

Mais elles ne pouvaient donner aucune preuve d’une quelconque malhonnêteté et se trouvaient partagées entre le désir d’accabler leur sœur et de l’envoyer en prison pour le restant de sa vie et celui de conserver à leur service quelqu’un qui leur obéissait sans récriminer et travaillait sans contrepartie financière.

C’est pourquoi elles ne purent donner aucun indice à l’inspecteur qu’elles avaient renoncé à séduire et commençaient à trouver désagréable et mal élevé.


L’agent du fisc, ramassant les quelques rares papiers qu’il avait rassemblés, partit fort en colère, promettant de revenir avec un redressement fiscal considérable. Il laissait une Cendrillon éperdue, en proie à la plus vive émotion et pendue au téléphone, cherchant en vain à entrer en communication avec le Palais.

Les Princes, c’est connu, ne peuvent rien contre leur propre administration.


Seul Henri IV pouvait se permettre de sauter indifféremment sur les murailles des villes et les barricades des émeutes. Mais les autres, tous les autres, devaient tenir compte de l’humeur de leurs Parlements. Et les Parlements s’occupent d’impôts.

Cendrillon n’avait donc aucune chance de fléchir son Prince qui ne pouvait fléchir le Parlement. D’autant plus qu’il était possible que l’Inspecteur qu’elle avait reçu le matin même fût envoyé par le Roi lui-même peu désireux de voir son fils épouser une Cucendron.


La preuve qu’il pouvait s’agir d’une manœuvre politique c’est que tous les journaux en parlaient et que les tabloïds n’avaient pas hésité à faire leur couverture avec la photo de Cendrillon attisant le feu dans l’âtre.

Tout le monde sait depuis Al Caponne que les plus grands criminels eux-mêmes ne résistent pas à un contrôle fiscal et que cette formule inquisitoriale remplace avantageusement aujourd’hui la question qu’on leur donnait autrefois. Du moins si l’on en croit les transes des suppliciés et les bons résultats obtenus par les agents.


pantoufle verre daneyCette affaire de soulier prit des proportions scandaleuses à l’égal de ce que furent autrefois l’affaire des diamants ou celle du collier de la Reine. On en médisait à la Cour ; on en jasait sur les marchés. Ce n’était peut-être après tout qu’une façon d’atteindre le Prince héritier.

Trop haut placé pour être menacé d’une éventuelle mise en examen pour recel de biens sociaux il pouvait plus cruellement être touché dans ce qu’il avait de plus cher depuis deux jours : une paysanne dont il voulait faire une princesse.

Le revers de cette histoire, c’est que Cendrillon devint populaire du jour au lendemain.


Nul ne sut jamais quel paparrazzi avait pu la surprendre devant l’âtre. Ce que l’on savait par contre, c’est qu’elle avait séduit avec ses hardes de souillon jusqu’au plus envié des princes. On en pleurait dans les chaumières où les braves filles du peuple aiment à rêver d’amours impossibles.

En ces temps de menaces libérales et anti-monarchiques, c’était une image précieuse pour le Prince que cet amour ancillaire. Quelques flatteurs firent le reste.

L’Inspecteur du fisc en fut pour ses frais. Lorsqu’il est revenu chez Cendrillon pour une enquête complémentaire il a dû reculer devant tout un groupe de supporters de celle qu’en appelant déjà la Princesse des cabanons les vrais braves gens plaçaient au-dessus de tout contrôle.

On avait oublié l’affaire des chaussures. Pis, on la lui pardonnait.


Dopée par les médias, adulée par le peuple, Cendrillon n’était plus la jeune fille que consolait sa marraine à la veille du premier bal. Elle avait pris beaucoup d’assurance et acquis par là le sentiment que tout, mais absolument tout lui était devenu possible comme – par exemple – le fait de braver les interdictions soumises à contraventions ou de puiser largement dans les comptes publics.

Ce fut sa première désillusion.

Elle fut tout ensemble politique et matrimoniale. Alors que, pelotonnée tout contre son fiancé, elle entrevoyait déjà pour son mariage les fastes d’une cérémonie inoubliable, le Prince lui murmurait à l’oreille des paroles mesurées comme on n’en n’entend que dans la bouche des grands stratèges.

Elle y entrevit la perte du diadème qu’il lui avait implicitement promis tant il est vrai que les fruits des cadeaux  ne passent jamais les fleurs des promesses…

*NDLR : Le fait que la pantoufle soit de vair (fourrure) ou de verre, n’a jamais été tranché …


A suivre !


Prochaine contre-conte : le divorce de Riquet à la Houpe


charles daney

Charles Daney

(Illustration Copie écran Pantoufles en cristal, création de Dartington Crystal Ltd /1988, Royaume-Uni)


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