Humour satirique : Petit Lexique de la Modernitude (Lettre M)

Esprit satirique hebdo : Les joies du vocabulaire de la Modernitude (cette semaine, Lettre M)


25/07/20


En exclusivité, InfoBassin va vous délivrer toutes les semaines, un cadeau de deux auteurs pour vous rendre le sourire dans cette période tristounette.  Des extraits choisis du « Petit lexique de la modernitude« , un bijou d’humour satirique, révélateur de certains travers de notre société, en phase totale avec l’esprit satirique d’Infobassin…

Vous pouvez retrouver les épisodes précédents, ici


Macronie. – Pol., médias.

Le mot n’a pas encore trouvé place dans le dictionnaire, mais il recouvre un ensemble de stratégies et de concepts propres au monde des affaires, dont notre président « jupitérien » est le plus fervent représentant.


Le message d’un de ses proches collaborateurs résume le futur de la multinationale France, au capital de soixante millions de gogos et de quelques affairistes satisfaits : « Le brief des helpers ne tient pas compte du vrai challenge ni du benchmarking ; il faut organiser un coworking sur le feedback pour le pole event et, au bout du process, trouver un claim qui soit snackable. En plus, ce sera cool pour le team-building. »

D’après le journal Libération (3/7/2017) qui rapporte cet invraisemblable gloubi-boulga communicationnel, cela signifierait, en vrai français d’autrefois : « La proposition des militants passe à côté du vrai défi et ne tient pas compte de ce qui se passe ailleurs. Concertons-nous sur les retours d’expérience pour proposer aux organisateurs du meeting un slogan court et clair. De surcroît, ce sera bon pour l’esprit d’équipe. »


Marchés. – Éco.

Sorte de monstre protéiforme, omniscient, omnipotent, véritable dieu du capitalisme financier triomphant. Aucune décision de politique intérieure ni de stratégie mondiale ne se prend sans consulter « les marchés ».

Les Marchés sont fatigués est le titre d’un roman d’anticipation sociale de Sylvain Jouty paru en 1997. Tout s’y vend, jusqu’aux patronymes : on y croise un Romuald Radiateur ou un Pantaléon Matelas, obligés de se choisir des noms communs pour avoir cédé le leur. Raisonnement poussé à l’absurde, certes, mais que les dérives actuelles du capitalisme ne font que confirmer : brevetabilité du vivant, produits financiers indexés sur des catastrophes climatiques… Voir aussi : Indicateurs.


Audignon modernitude Lette MMarqueur. – Com., médias.

Issu de la biologie (marqueur génétique) et de la physique (marqueur radioactif), ce mot a conquis le monde de la communication, qui l’emploie pour mettre en relief des personnes ou des événements « marquants », voire un élément identifiant socialement : « l’I-phone est un marqueur social fort. » « Robert est LE marqueur du club de pétanque troisième âge de Saint-Gandulph-sous-Obéron. »


Mecque. – Anton. Nom commun.

Couteau suisse antonomastique. « Pomarez, la Mecque de la course landaise » (infos tourisme), « La Mecque mondiale du piano, La Roque-d’Anthéron », « Je ne pouvais aller au Brésil sans passer par Cumbuco, la Mecque du kitesurf » (blog), « Hollywood, la Mecque mondiale du cinéma », etc. Voir : Pape, Papesse, Temple.


Mental. – Adj. et n., sport.

Utilisé comme nom, surtout dans le sport. « Montpellier est en train de gagner son match au mental ! » (commentateur de rugby, janvier 2016), « Cette fille-là elle ira loin, elle a un gros mental » (un autre).


Métropole. – Pub, média.

Par le truchement de coûteuses agences de communication, la moindre bourgade devient Métropole (M majuscule). Exemple : « Angers Loire Métropole », une agglomération de 220 000 habitants en ratissant large, à peine visible en France, inconnue en Europe, pas même un point minuscule sur un planisphère. Au passage, on refait tout, du logo hideux à la lettre périodique illisible.


Migrant. – Pol., éco., médias.

Sans que l’on en prenne vraiment conscience, le « migrant » a peu à peu pris la place du réfugié dans les discours officiels et les médias.

Si le réfugié peut susciter la compassion, l’empathie – puisqu’il fuit une situation souvent désespérée –, le migrant est neutre. Le mot, issu de la géographie humaine (on y parle de « migrants pendulaires » pour qualifier les gens qui vivent dans une ville et travaillent dans une autre), quantifie des flux et autorise les classifications : les migrants économiques, à ne pas confondre avec les migrants climatiques ou politiques. Habilement, en créant des catégories, on détermine les recevables et les refoulables.


Ce glissement sémantique s’accompagne d’un néologisme, « dublinisation » : le migrant nouveau, une fois enregistré, est « dubliné », c’est-à-dire confiné à une zone géographique liée à son point d’arrivée dans l’espace Schengen (l’Europe accueillante). Toute référence à une situation passée, où l’on « dublinait » une part de la population, devenue migrante malgré elle, vers les cieux radieux de Pologne serait bien entendu irrecevable.


Petit florilège :  « Tant qu’on ne remettra pas dans un avions tous les migrants, de pauvres Françaises laisseront leurs vies », Patrick Pichenel, Les Républicains, 3/10/2017, sur son blog.  « Le tribunal administratif de Lille a ordonné l’évacuation d’un camp de fortune installé dans une gare désaffectée. Souvent mineurs, les migrants demandent à être relogés. » L’Express, 6/10/2017.  « Des ultra-catholiques polonais ont prié samedi aux frontières de leur pays, formant une chaîne humaine contre les migrants et l’“islamisation de la Pologne et de l’Europe”.» (France 24, 8/10/2017.)


Millennial ou génération Y. – Angl., néol.

Part de la population née dans les années 1980-2000. Cette génération n’a pas connu la guerre froide, mais se cogne de plein fouet le réchauffement climatique. Elle a échappé aux Trente Glorieuses insouciantes, mais va devoir se serrer la ceinture si elle veut que ses propres enfants survivent.

Prenant la suite d’une génération post-soixante-huitarde irresponsable et consumériste, elle doit affronter, en vrac : la menace terroriste, une troisième guerre mondiale de moins en moins improbable, des centrales nucléaires délabrées, des politiciens incompétents et menteurs, le sida, le chômage de masse, la disparition des retraites, la fonte des glaciers.

En outre, elle devra sous peu prendre en charge les papy-boomeurs* devenus gâteux. Heureusement, unis par les réseaux sociaux*, les millennials inventent de nouvelles solidarités, des circuits courts, de la démocratie directe et des recettes à base de courgettes bio.


Mise au pluriel (map). 

Donne à un mot, à une expression, en les mettant au pluriel, une importance nouvelle et une certaine classe. Permet d’évacuer en douceur une partie des questions liées au signifiant premier. Des problématiques* sociétales inquiètent beaucoup moins qu’une grève sauvage. De même, « des thématiques » sonnent quand même plus chic « qu’une thématique » (une seule !), les deux reléguant « thème » à un usage réduit. « Les territoires* », de même qu’« en régions* », vous a quand même plus noble allure que « la province  Fin mars 2017, les Français apprennent, surpris et transportés d’une joie nouvelle, l’existence d’un ministère des Outre-Mer. Les Girondins sont doublement ravis : « Le député LREM du Médoc, Benoît Simian, a organisé une table ronde sur la thématique des mobilités. » (Sud-Ouest, 1/11/2017.) On voit clairement par-là que le pluriel signe le vrai chic moderne.


Mode. – N. masc., info.

« Je suis en mode veille », « en mode multitâches », « en mode failure », « en mode display »… Ces différentes expressions issues de l’informatique ont contaminé le langage courant au point de devenir anodines. À utiliser tout de même à bon escient.

Si, le jour des noces, l’époux tout neuf dit à sa chérie : « Ce soir, je suis en mode multitâches », ladite chérie va regarder sous le lit ou dans le placard pour traquer la supplétive. De même, n’utilisez pas « Je suis en mode veille » lors du conseil d’administration de la prospère PME où vous avez la chance de travailler.


A suivre…


NDLR : Les mots en gras avec une étoile sont tous développés dans le livre

audignon modernitude


Vous trouverez d’autres définitions, en intégralité, dans le Petit lexique de la modernitude, de Jean-Marie Audignon et Pierre Laurendeau, Dessins / Signalétique de Michel Guérard. Ginkgo Editeur, collection L’ange du bizarre. 183 pages. 9€. 13cm X 19cm . A commander en librairie, ou sur internet ici ou


-Jean-Marie Audignon habite à Gujan-Mestras. Il a exercé bien des métiers, dont celui de correcteur à Sud Ouest, et de collaborateur du très regretté Pierre Desproges. Il fut aussi fournisseur de sketches pour la série « Merci Bernard » de Jean-Michel Ribes.


Pierre Laurendeau est un spécialiste de la langue française, il a écrit deux ouvrages sur le sujet, collaboré au Nouvel Observateur et codirigé un dictionnaire des difficultés. Plusieurs de ses textes ont été adaptés au théâtre.


Michel Guérard a illustré le livre avec une signalétique toute particulière…


IB


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