Contre-conte : La mise en examen du Marquis de Carabas

Le Chat Botté : Quand Charles Daney revisite les contes pour enfants…

C’est sûr, vous ne lirez plus les classiques de la même façon, après !


Par Charles Daney, secrétaire perpétuel de l’Académie du Bassin d’Arcachon

Vous apprécierez d’autant ce contre-conte si vous connaissez la version originale de Charles Perrault « Le Chat Botté », (ici)


chat botte 2 daneyQuand la nouvelle en parut un matin à la Une des quotidiens, personne ou presque n’en crut ses yeux : Monsieur le Marquis de Carabas venait d’être mis en examen!

À vrai dire, quelques initiés s’y attendaient. Très exactement depuis qu’un journal à scandales avait dévoilé l’enrichissement rapide de ce fils de meunier. On pardonne volontiers à un meunier de faire fortune.

Cet exemple d’enrichissement par le travail est assez bien considéré dans le peuple. Qu’il prenne un titre de marquis en plus, fût-il celui de marquis de Carabas, le bon peuple n’aime pas ça ; les aristocrates non plus, la farine n’ayant jamais été une bonne savonnette à vilain.


Ce “torchon” (nous ne saurions qualifier autrement un journal aussi scandaleux) avait dressé la  liste de toutes les propriétés acquises depuis peu, assortie de détails sur son amitié avec la fille du Roi.

Ces acquis qu’avaient déjà mentionnés Perrault en son temps n’étaient pas vraiment considérables : un pré bien entretenu, un champ de bonne production en blés, un château, avec son pont-levis, et c’est tout. Ne me dites surtout pas qu’il s’agit là d’un de ces châteaux historiques qu’on sait exonérés d’impôts : le marquis de Carabas l’avait acquis avant d’épouser la fille du Roi mais ce bâtiment n’était pas étranger, disait-on, aux tendres sentiments qu’avait la donzelle pour lui. D’où le crime..


Pour scandaleux qu’il soit, l’article ne disait pas tout : le titre de marquis était usurpé et les biens n’étaient tombés dans l’escarcelle du prétendu qu’après disparition de l’ancien propriétaire.

Comme il est habituel en pareil cas pour des personnalités vraies ou fausses, l’instruction n’avançait qu’à pas feutrés. Moins par peur de déranger que pour n’être pas entendus.


Les informations n’en percèrent pas moins, provoquées par une horde de journalistes en mal d’information. Tel jour c’était l’annonce d’une complicité hors nature entre le marquis et son chat, tel autre d’une fausse noyade, tromperie commune mais stratagème aussi indigne d’un brillant séducteur que d’une fille de Roi, un autre enfin de la disparition d’un des plus grands seigneurs du Royaume dont on disait partout qu’il pratiquait des tours de magie.

C’étaient là les pièces disparates d’un puzzle qu’il s’agissait d’ordonner.


Il appartenait à deux jeunes femmes, juges d’instruction tenaces, tout fraîchement issues de l’École de la Magistrature de Bordeaux, de trouver le fil conducteur de cette intrigue que les journalistes, de par leurs folles élucubrations, avaient quelque peu décousue.

La police du royaume fut mobilisée sur leur réquisition pour la recherche du haut et puissant seigneur qui avait disparu sans mobile du château que le marquis de Carabas prétendait avoir acquis.


– « Quand l’avez-vous vu pour la dernière fois? répétaient pour la Xè ces femmes charmantes qu’on aurait crues – bien que juges – moins têtues.»

Le marquis niait en bloc. Il se bornait à répondre qu’il ne connaissait pas ce seigneur-là, ce qui était hautement incroyable dans un pays où paraissait outre le Bottin Mondain une bonne demi-douzaine d’armoriaux ou de cahiers de la noblesse portant tous les détails généalogiques de ses affiliés assortis d’armoiries vraies ou inventées.

Le moindre hobereau était capable de les réciter les yeux fermés. Si le marquis de Carabas, né meunier selon les meilleures sources, n’était pas capable de connaître les plus hauts seigneurs du royaume, cela devenait louche pour l’instruction.

Sans cadavre, il est vrai, il n’y avait que présomption de crime et ce cadavre, le marquis de Carabas savait mieux que personne, ce qu’il était devenu.


chat botte daneyLes deux juges d’instruction faisaient aussi porter leur enquête sur la personnalité du marquis, en particulier sur la manière dont il avait procédé pour attirer toute l’attention de la Princesse.

– « Est-il exact que vous ayez simulé une noyade?

– « Ce n’est pas interdit que je sache et bien d’autres ont utilisé ce stratagème avant moi. D’ailleurs c’était le seul moyen pour attirer l’attention de la jeune fille. Je suis si petit marquis que si je ne m’étais trouvé dans cette situation intéressante pour une jeune fille de passage…

– « Voudriez-vous que je vous inculpe d’exhibitionnisme?

– « J’étais correct madame, bien que sans habits. En tous cas bien plus que ce qu’on voit aujourd’hui sur la plage.»


Il ressortait de l’enquête que, si la Princesse avait eu le coup de foudre, c’était bien plus pour la prestance du marquis, rehaussée il est vrai par les habits que lui avait prêtés le Roi – que pour son astuce indigne.

C’est le père qui avait été séduit par le château. Elle, elle ne jurait que par l’homme. Les juges n’insistèrent pas trop par peur d’être dessaisies au profit d’une Cour politique, le Roi étant de par ses fonctions de monarque absolu un des rouages essentiels du gouvernement.


Restait l’acte d’achat qu’on ne retrouvait chez aucun notaire des environs. Le marquis prétendait qu’il avait été établi par un notaire ambulant. C’est pourquoi les juges s’attardaient sur les conditions d’obtention de ces biens. La perquisition faite dans les règles les avait conduit à saisir plus d’une tonne de papiers de toutes sortes. Bien qu’ils fussent exploités avec toute la célérité dont était capable la justice, ces papiers n’avaient jusqu’à présent rien donné. Et le notaire ambulant était introuvable. De témoins, point.

Le marquis de Carabas commençait à prendre cet air arrogant qu’avaient à l’époque les vrais marquis. Aussi les gendarmes du Roi ne pressaient pas trop leurs investigations.


Titillées par les articles de la gazette et malgré le silence cauteleux des autorités morales et politiques, des langues commençaient à se délier. Ne parlait-on pas d’un chat qui aurait interpellé faucheurs et moissonneurs quelques instant avant le passage du Roi? On l’avait même vu auprès de la pièce d’eau où pataugeait lamentablement l’heureux marquis. Pour aussi incroyable qu’en fût la nouvelle, les juges se décidèrent à suivre cette piste.

Ils convoquèrent le chat.


Installé bien au chaud au soleil sur une antique muraille du château le chat prétendit ne pas pouvoir se rendre à la convocation des magistrats.

-« À cause d’une opération récente », disait-il.

Les deux femmes commandèrent un transport de justice et se rendirent sur place. C’est à dire au château. Ce qui permettrait au besoin une reconstitution sur place.


Tout se passait entre eux comme au jeu du chat et de la souris. Le chat tendait le piège mais les juges n’avaient nullement l’intention d’en rester là. D’autant plus qu’elles se sentaient soutenues par toute une population exaspérée de la morgue des parvenus qui tenaient en cette fin de siècle le haut du pavé de nos chères provinces.


daney marquis de carabas chat botteLe chat les reçut sur la terrasse du château, douillettement emmitouflé dans une couverture mais toujours chaussé de ces bottes qui ont fait sa réputation.

–  » Des témoins nous ont dit que vous aviez sollicité d’eux un faux témoignage. Qu’avez-vous à dire pour votre défense?

– Qu’il est bizarre que de simples paysans aient cru un chat sur parole.

– Vous les aviez peut-être menacés?

– Je ne porte jamais d’autre arme sur moi, Madame le Juge, que mes griffes et mes dents

– Peut-être les avez-vous abusés?

– D’honnêtes travailleurs, employés à perpétuité comme ils l’étaient à l’époque devaient bien connaître le nom de leur employeur?»

Ce que le chat ne disait pas c’est qu’en cette période d’instabilité boursière, les affaires changeaient facilement de mains sans que les travailleurs sachent toujours quel était leur maître du jour. Le seul avantage de l’époque c’est qu’on ne parlait jamais de plan social. L’interrogatoire sur l’escroquerie tournait court.


Il reprit sur la maladie du chat. Il venait d’être opéré de quelque os de souris mal placé en travers de l’œsophage.

Il y avait longtemps, pourtant, depuis très exactement qu’il avait quitté le moulin de son maître, que le chat n’avait plus mangé de souris. L’os fut envoyé à fin d’identifications aux laboratoires de la police qui y trouvaient l’ADN d’un certain ogre qu’on avait inculpé naguère de sortilèges.

Le chat dut passer aux aveux.

C’était bien d’un crime qu’il s’agissait – et de la pire espèce – le crime par mastication suivie d’ingestion.

Le chat botté n’était qu’un criminel ordinaire doublé d’un escroc de première force. Trompé par la duplicité du chat qui lui avait d’abord demandé de se transformer en lion, l’ogre ne s’était pas méfié quand le chat l’a mis au défi de se transformer en souris.

Le chat avait mangé l’ogre.


Qui l’avait mis au courant des transformations de l’ogre? Le monde des animaux est un monde mystérieux et plein d’observations qui échappent généralement à l’informatique. De plus le chat botté (c’est fou comme que les bottes jouent un rôle dans les contes de Perrault) fut convaincu de préméditation pour avoir de longue date sollicité l’amitié du Roi par ces petits cadeaux de gibier et de poissons qu’on fait aux puissants qui ont perdu le goût des choses naturelles. Cela ressemblait fort à de la prévarication.


Il fallut inculper le chat. Sans oublier le maître pour recel par personne ayant autorité sur le criminel. D’autant plus qu’il avait joué de sa prestance avec cette maestria qu’ont toujours les escrocs à se vouloir beaux hommes.

Le procès doit avoir lieu avant la fin de l’année. Les journaux et le bon peuple en attendent une punition exemplaire. Les initiés de la politique et les professionnels de la justice sont beaucoup plus dubitatifs.



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Charles Daney

(Illustration Copie écran internet)


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