Les histoires d’avant : Les œufs de canard d’Armand

Le Bassin d’avant : Des histoires d’autrefois… Cette semaine, « Les œufs de canard d’Armand »


Nous avions traité dans ces colonnes du livre « Bassin d’avant : Histoires crues (elles) du quotidien » (disponible ici ou en librairie)

Voici quelques inédits non publiés des histoires d’Isidore Plantey : Aujourd’hui, sur la chasse d’antan…


Les œufs de canard d’Armand

Nous sommes à la tonne. Il fait froid, la marée est basse. De notre poste, on aperçoit la dernière brume du matin qui se lève paresseusement dans une couleur blanc-bleu. Pas un nuage pour décorer le ciel. Un beau soleil illumine notre petit coin de paradis. Dans le calme apparent, le vent joue dans les joncs un petit air guilleret de flûte mal accordée.

gros becs hasseurs à a tonneMes yeux sont au loin, et mes oreilles voient pour mes yeux. Je rêve. J’entends les chancres respirer, Fuiiit !Criii ! Fuiiit ! Ils sont dehors, sur le pas de leur porte, prêt à se replier en arrière. Ils nous espionnent de leurs gros yeux noirs fixes, dans leurs manteaux bruns. Et je les trouve laids, mais sympathiques. Presque élégants avec leurs dignité de notaire bien nourri.


Une anguille passe sur son ventre en se tortillant. Elle a repéré un petit chancre. Il est comme les enfants chancres de son âge, insouciant, pas vigilant pour deux sous, il n’a encore rien compris des dangers de la vie, et il la perd. Sans avoir rien compris. Hop, l’étourdi est englouti.

Un bruit de sanglier me sort de ma rêverie. C’est curieux, car ils ne viennent pratiquement jamais ici. Prudent, mais malgré tout un peu inquiet, mon grand père empoigne le fusil, et attend, sur ses gardes, car un sanglier surpris est un animal imprévisible qui peut vous charger très brutalement. Le bruit se rapproche. Mon grand- père lève le canon, vers le bruit. Le bosquet d’ajoncs, haut de deux mètres au moins, bouge, remue.

Nous retenons notre souffle pour ne pas signaler notre présence.


Et débouche… notre cousin Armand.

-Mais Armand tu aurais pu au moins signaler ta présence! dit mon grand-père.

-Putain ! Avec tout ce barda, je soufflais tellement que je n’avais plus d’air dans les poumon! Apercevant alors le matériel entreposé aux pieds d’Armand, Grand-père reste silencieux et lui répond avec un air catastrophé :

-Armand tu as oublié une chose importante.

Armand qui avait beaucoup de considération et de respect pour mon grand-père le regarde, dépité, contrit. Il se fend d’un énorme

-Merde, et quoi Daniel?

-Mais l’armoire à linges de ton pauvre père !


Je la connaissais la fameuse armoire à linges. Elle devait peser son quintal. Notre Armand est rassuré

– Daniel tu déconnes toujours…

Et puis pour se racheter :

-Mais tu vas être content .

Grand-père s’attendant à tout de la part d’Armand, lance un petit

-Ah bon ?


Alors, triomphant comme le vainqueur de la course en sac à la fête du village, il exhibe un gros panier qu’il portait en Dominique Condom‎ la tonnebandoulière, et avec force gestes délicats, il sort non moins délicatement la baguette. Il soulève le couvercle, et devant nos yeux écarquillés, nous découvrons… de la paille.

-Armand, tu as fait deux kilomètres à pied, pour nous amener de la paille?

-Mais gros bêta, regarde mieux !

Armand, de ces gros doigts malhabiles, et avec des petits gestes presque tendres, découvre… des œufs.

-Tu vois c’est des comme tu les aimes. Je les ai portés spécialement pour toi !

Mon grand père surpris, laisse tomber

-Ca alors ! Des œufs…


Armand heureux nous annonce, comme une fanfare du 14 juillet…

-Oui, mais des œufs de canard .

Grand-père se penche, regarde, observe, triture les œufs. Intrigué, j’observe la scène. Grand père se relève et dit péremptoirement à Armand, d’un air doctoral, comme notre cousin Firmin, éminent professeur de médecine, s’adressant à ses élèves de la faculté

-Ce ne sont pas des œufs de canard.


J’ai cru alors qu’Amand venait d’être piqué par un frelon à robe jaune

-Comment ça, pas des œufs de canard ? Je suis de la campagne moi, et je sais reconnaître les œufs de canard.

–  Je te répète Armand, que ce ne sont pas des œufs de canard.

–  Mais si !

–  Mais non !


Armand devenant rouge comme la micheline de notre cousin André (celui qui a tamponné, un jour, un wagon en déchargement au quai de la gare d’Arès… On retrouvera le wagon, arrivé tout seul, sous les regards ébahis et incrédules de voyageurs à Facture*), Armand, donc, dit à Grand père :

-Toi qui es un gros malin, c’est à qui ces œufs ? A un éléphant peut être ?


Et Armand de croiser ses petits bras tout raccourcis sur sa poitrine, qui avait la même corpulence que ma grand tante Manine, qui allaitait presque tous les enfants du village, bombant son énorme torse, relevant son menton à trois étages de graisse tremblotante de colère rentrée, le visage cramoisi.

Daniel, mon grand père, lâcha le verdict tant attendu, et paf sur le pif d’Armand :

– Ce ne sont pas des œufs de canard. Non, Armand. Ce sont des œufs… de cannes !


Corinne Lacoste berges sur la route taussat

C’est curieux, j’ai eu l’impression que le moment était calme, j’entendais de nouveau les oiseaux et les crabes. Plus tard j’ai su que l’on pouvait dire Oh temps, suspend ton vol. Mais à l’époque, non.

Armand est resté suspendu, figé, puis s’est dégonflé, comme ça, d’un seul coup.

Sur le moment il ne sait plus quoi dire. Il cherche ses mots, comme le petit poucet cherche ses cailloux. Puis l’esprit lui revient.


– Ca alors, Daniel… Dans ma famille, on a toujours dit comme ça.

– Et bien, ta famille s’est trompée. Voilà tout.

-Attention, Daniel ! N’insulte pas ma famille !

Ca y est, revoilà nos disputes de famille qui redémarrent. Mais non, Grand père est fin diplomate (comme notre bon gros notaire du bout du village). Il dit à Armand que tout le monde peut se tromper et que lui-même, etc., etc.

Nous avons passé au moins deux heures avant de tout mettre en place. Tout était bien rangé dans notre cabane, tout comme pour une revue de détail de l’armée.

Nous étions fin prêts a assumer notre tâche : remplir les étagères de notre maison et de nos armoires de pâtés de canards, et autres confits…


*Voir le chapitre « Le wagon fantôme » dans « Bassin d’avant » (disponible ici ou en librairie)


L’arrivée des gros becs : 1er extrait de « Bassin d’avant » from Michel Lenoir on Vimeo.



IB

Illustrations extraites de la page FB Le Bassin Au Temps De Papé Et Mamé et de Dominique Condom. A consulter, on y trouve de vrais pépites…

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